Je vous ouvre mon coffre à jouets

Crédit photo : Freepik

Je reçois beaucoup de questions de personnes qui souhaitent explorer le vaste univers de la laine et du travail des fibres.  J’ai donc décidé de vous ouvrir mon coffre à jouets et de publier une série d’articles contenant les outils nécessaires à mes différentes pratiques.  Ce sont des outils que j’utilise au quotidien, depuis la simple bassine jusqu’à mon petit rouet chéri.

Et comme je n’aime pas parler de ce que je ne connais pas, je vais vous montrer mes propres outils, pourquoi je les ai choisis, ce qui me plaît en eux (ou pas ) : les indispensables, les pratiques, les ‘coups de cœur’ … mais aussi les ratés et les gadgets.  

Je vous parlerai aussi des outils que j’ai fabriqués car … non … mon budget n’est pas extensible et je dois parfois faire des choix .  Et puis, c’est chouette de créer ses propre outils : ça fait travailler les mains et les neurones mais surtout ça apporte un autre rapport à l’objet, entre attachement et fierté.

Aujourd’hui, nous allons commencer cette série d’articles par le commencement … la préparation de la laine.

La préparation de la laine

Crédit Photo : Rachel Claire & Freepik

Vous avez quelques brebis dans votre jardin ou vous avez récupéré de la laine chez un éleveur ou un voisin et vous avez envie de vous lancer dans le filage ou le feutrage de la laine ?

Super projet !!!

Mais avant de commencer à filer votre premier fil ou de feutrer votre première création, il vous faudra un peu de patience, beaucoup d’efforts et d’huile de coude car la laine doit être soigneusement préparée.  Et croyez-moi, quand on voit à quoi ressemble une toison brute de tonte, on est loin de la douce et vaporeuse nappe cardée du commerce…

Une fois la laine récoltée et soigneusement triée et déborbée (élimination des impuretés diverses et variées), vient l’étape du lavage.

A savoir qu’il est possible de ‘filer en suint’. Cette technique consiste à transformer la laine brute, non lavée, contenant encore sa graisse naturelle (la lanoline) et ses impuretés, à l’aide d’un fuseau ou d’un rouet. Perso, je ne suis pas fan de cette technique car la laine brute est vraiment très poisseuse.

Le lavage

Je reviendrai sur le lavage dans un autre article, car il y a beaucoup à dire.  Mais en (très) bref, on fait tremper la laine dans un bain tiède et détergent, on rince, on essore et on fait sécher à l’air libre. Il faut finalement peu d’outils pour laver sa propre laine : quelques bassines, des écumoires, une essoreuse à salade, une grande marmite, un réchaud et éventuellement une bouilloire (pour chauffer l’eau plus vite). Pour contrôler la température du bain (60 – 70°C), j’utilise un thermomètre ‘à viande’. La minuterie me sert pour le temps de trempage.  J’ai chiné une bonne partie de mon équipement en ressourcerie et dans les vide-greniers. Tout cet équipement me sert également pour mes teintures.

Un petit séchage à l’air libre … et voilà !!!

Malgré tout nos efforts, ces ‘nuages’ de laine brute contiennent encore des impuretés végétales (vm – vegetal matter en anglais) ramassées lors du pâturage : pailles, herbes sèches, chardons, brindilles, épillets, graines … Le lavage a également compacté la laine et il est donc nécessaire de démêler, nettoyer et aligner les fibres de laine.

Il existe deux procédés, selon le résultat que l’on désire obtenir et l’usage future que l’on fera de la laine (filage, feutrage, mélange de fibres etc) :

Ces deux techniques peuvent même être complémentaires. Je fais souvent un premier passage à la cardeuse à rouleaux puis un second passage aux peignes afin d’éliminer un maximum de fibres courtes et de déchets végétaux.  C’est beaucoup d’énergie, de temps et de patience mais la qualité finale de la laine dépend de ce nettoyage rigoureux.  Cela explique d’ailleurs le prix des laines filées main…

Les matières végétales restantes – car il y en aura toujours malgré mon soin maniaque à les enlever – partiront bien souvent lors des cardages de mélanges ou au cours du filage.

Et le reste?  Et bien ma foi, il faut se consoler et se dire qu’on porte sur soi un petit bout de terroir qui fait la beauté et la richesse des fibres naturelles …

Les outils pour le cardage
Pour une laine aérée et gonflée

Le rôle du cardage : Le cardage consiste à démêler, aérer et aligner les fibres pour créer une nappe (voile) ou des boudins (cardons).  Il uniformise la matière et facilites les autres traitements comme le peignage, le filage ou le feutrage.  Le cardage élimine également une bonne partie des impuretés végétales (brindilles, poussières).

Les machines à carder (cardeuses) et les cardes à main utilisent des pointes métalliques pour séparer les fibres. Le tpi (teeth per inch – dents par pouce carré) indique la densité des pointes métalliques du tapis de cardage.  Il détermine la finesse du cardage : un tpi élevé (72 ou 120) est idéale pour les fibres fines et soyeuses comme le mérinos ou l’alpaga tandis qu’un tpi plus faible (46 ou 54) convient aux laines plus grossières.

Les outils que j'utilise
Cardinette (Flicker) : Petite brosse à carder simple, à dents très rigides et pointues, utilisée pour ouvrir l’extrémité des mèches de laine une par une.  Au contraire de la paire de cardes à mains, la cardinette est plus petite, plus légère et s’utilise seule.  La mèche est tenue d’une main posée sur un tissu lourd (jeans) ou un morceau de cuir puis peignée vigoureusement ou même légèrement « frappée » avec la brosse.  Les fibres démêlées et débarrassées d’ éventuelles impuretés s’ouvrent alors en éventail.  Le procédé  est légèrement fastidieux mais très efficace.  Il sert surtout à préparer pour les races de moutons à mèches très longues. Ma cardinette est une Ashford.
Cardeuse à tambour (Drum carder) : Machine à manivelle (éventuellement électrique) munie de rouleaux recouverts de dents métalliques, permettant de produire des nappes de laine cardée rapidement. C’est vraiment mon outil à carder préféré. Polyvalente, rapide et efficace, je l’utilise pour carder mes laines fraichement lavées mais aussi pour préparer des mélanges de différentes fibres (animales et végétales) et/ou de couleurs. J’ai longuement hésité avant de me lancer car c’est un gros investissement. J’ai finalement craqué pour la cardeuse Golden Fleece (drum carder wide 72 tpi) car elle est produite en Hollande et qu’elle est de construction simple et solide et réparable (tapis).  Il est également possible d’acheter les tambours séparément afin de modifier facilement la densité de dents. J’ai choisi une densité standard de 72 tpi qui correspond bien aux types de fibres que j’utilise et un modèle large pour carder des nappes confortables de 30x60cm. J’ai également pris l’option de la brosse à tasser (packing brush) mais je l’utilise finalement assez peu; je préfère utiliser une simple brosse à chaussures et gérer la pression moi-même.  Une petite brosse de nettoyage est également fournie avec la cardeuse, bien pratique quand on fait des mélanges de couleurs pour ne pas « polluer » les blancs.
Les deux petites brosses arrondies (l’un avec des picots droits et fins, l’autre avec des picots coudés), achetées chez Golden Fleece également servent à tasser la laine sur ma planche à mélanger.
... et les autres
Cardes à main (Hand carders) : Paire de planchettes en bois munies de poignées et recouvertes de picots métalliques fins, ressemblant à des brosses pour chiens. Plates ou courbées pour une meilleur ergonomie, elles existent en plusieurs densités de picots (tpi) selon la finesse de la laine à carder.  Il est tout à fait possible d’en fabriquer soi-même car les tapis à picots s’achètent au mètre ou à la pièce. Le principe d’utilisation est assez simple : il suffit de placer quelques mèches de laine (sans surcharger) sur la première carde, puis de brosser doucement et sans forcer avec la seconde carde dans un mouvement opposé.  La laine est transférée petit à petit d’une carde à l’autre,  démêlée et débarrassée de nombreux débris.  Pour obtenir une nappe bien propre et bien aérée, il faut répéter le mouvement et passer la laine d’une carde à l’autre plusieurs fois. Le problème des cardes à main : le rendement (…et ma tendinite) !!!  Si la laine est très emmêlée et/ou très chargée en déchets végétaux, il faudra pas mal de temps et d’huile de coude pour en venir à bout. Et quand on se retrouve devant une toison complète de Mérinos à traiter, on se prend vite à rêver d’une cardeuse à rouleaux.
Echarpilleuse ou cardeuse à balancier (Wool picker) : Elle permet d’ « ouvrir » la toison, c’est-à-dire séparer les fibres tassées pour un premier démêlage grossier avant le cardage. Elle était autrefois utilisée pour les gros travaux de rembourrage type laine à matelas.  Je n’utilise pas ce type de machine car je trouve le procédé un peu ‘violent’, surtout sur des laines fines et délicates.
Les outils pour le peignage
Pour une laine lissée et des fibres bien alignées
Le rôle du peignage : Cette étape est facultative mais permet d’enlever encore quelques impuretés ainsi que les fibres trop courtes (blousses) ou trop emmêlées (boutons) ayant échappé à l’étape du cardage. Le peignage permet d’obtenir un fil lisse, dense et régulier. Il convient bien aux fibres longues car sur les fibres courtes il génère beaucoup de pertes. La laine peignée filée produit un fil moins gonflant mais plus résistant et plus durable que la laine cardée.
Les outils que j'utilise
Peignes à laine : Les peignes à laine s’utilisent par paire bien qu’il soit également possible de les utiliser seuls (ou côte à côte) comme des ‘mini hackles’. Le peignage est très efficace pour débarrasser la laine de ses impuretés ainsi que de ses fibres courtes. Ils génère cependant plus de pertes que la carde à main mais ces ‘déchets’ peuvent êtres recyclés de différentes façons. Je cherchais de peignes assez larges pour traiter des quantités de fibres importantes et j’ai finalement choisi la marque Valkyrie, qui me semble être un bon rapport qualité-prix. Ces peignes sont fabriqués aux USA mais distribués par Spinspul (Hollande). Le montage est solide et les dents en acier trempé sont légèrement courbées pour faciliter le croisement. J’ai choisi le modèle large et extra-fin à double rangée de pointes pour traiter des laines fines type Mérinos.
Son support : Les peignes sont généralement accompagnés d’un support en bois pour fixer l’un des peignes pendant que l’on peigne avec l’autre.  Ce support sert également à maintenir le peigne lorsqu’on fait des rubans de laines au moyen d’un diz.  Il existe différents modèles de supports; chaque fournisseur propose le sien.  C’est un accessoire très pratique qui peut être facilement bricolé.
Et ses protections : Les peignes sont des outils très efficaces mais peuvent également être douloureusement piquants  Il faut être très précautionneux quand on les manipule et ils ont un petit côté ‘Edward aux mains d’argent‘.  Pour les ranger en toute sécurité et ne pas risquer d’empaler mon chat, j’ai fabriqué des fourreaux en cuir que je glisse sur les pointes après chaque utilisation.
Diz : Petite pièce munie d’un ou de plusieurs trous calibrés de dimensions différentes. Le diz est utilisé pour retirer la laine du peigne sous forme de ruban (roving) ou ondin. Ce mince ruban de fibre est prêt à être filé et produit un fil bien régulier. J’ai fabriqué mes diz avec un morceau de noix de coco puis par impression 3D mais un bouton à gros trou fait aussi l’affaire.
... et les autres
Hackle : Le hackle, c’est un peigne à laine XXL (sans le manche). Il est complémentaire des petits peignes à laine : les ‘touffes’ de laine peignées sont accumulées sur les dents du hackle (toutes dans le même sens, côté coupe à l’arrière) et lissées à la main, un peu comme une barbichette. Les fibres lissées sont ensuite retirées au moyen d’un diz pour former un long ruban, très agréable à filer. Le hackle peut également servir à mélanger les couleurs. Son gros avantage : le rendement. Les rubans sont beaucoup plus longs que sur un simple peigne. C’est un investissement assez conséquent et je n’en ressent pas le besoin (pour l’instant).
Les autres outils

Planche à mélanger (blending board) : Planche généralement en bois recouverte d’une toile de carde (à picots) identique à celle de la cardeuse à rouleau. La planche à mélanger – comme son nom l’indique – sert principalement à mélanger les couleurs et les fibres de différentes provenances pour en faire de petites nappes cardées. Ces nappes peuvent être retirées d’une seule pièce pour le feutrage ou le filage.  Elles peuvent également être enroulées autour de deux baguettes tenues parallèlement. Les fibres forment alors de petits rouleaux à filer appelés ‘rolags’.  Que vous utilisiez vos propres fibres ou des fibres du commerce, la planche à mélanger s’avère un outil ludique et pratique.

J’ai fabriqué ma propre planche au moyen d’un morceau de conteplaqué et d’une toile à carde de chez Golden Fleece car ils fabriquent leurs propres toiles et elles sont d’excellente qualité et très durables (testée sur ma cardeuse à rouleaux).

Et pour finir … un petit aperçu (d’une partie) de mon bazar organisé :

Dans de prochains articles, je vous parlerai de mes outils pour … le filage, le tissage et le feutrage humide.

Retour en haut